C’est en hélicoptère que le président de la république Lucio Gutiérrez a du fuir son palais, sur le point d’être pris par une foule immense qu’il avait qualifié de « forajidos » (« hors-la-loi »). Il s’est finalement réfugié au Brésil, où Lula lui accorde l’asile.
La bourgeoisie équatorienne a décidément bien du mal à stabiliser des institutions délégitimées par la corruption et la crise économique violente qui secoue le pays depuis 1999. Gutiérrez est en effet le troisième président équatorien chassé par une insurrection populaire en 8 ans. Cette fois, ce sont les classes moyennes de la capitale qui se sont mobilisées les premières, bientôt renforcées par la jeunesse et la population des quartiers populaires.
Elu en 2002 avec le soutien de l’essentiel de la gauche, dont le puissant mouvement indigène, Gutiérrez avait très vite retourné sa veste. Se proclamant « le meilleur ami des Etats-Unis » il a mené une politique ultra-libérale, autoritaire et clientéliste. Il réussit à neutraliser la gauche radicale, divisée et très affaiblie par son court passage au gouvernement. Le mouvement indigène ne joua ainsi qu’un rôle très marginal dans l’insurrection. Mais le modèle de domination de la bourgeoisie équatorienne connaît la même impasse que dans bien d’autres pays latino-américains. Incapables de redistribuer un minimum de richesses à la grande majorité de la population, les partis bourgeois n’ont plus les moyens d’éviter de puissants mouvements populaires, comme en Argentine, au Venezuela ou en Bolivie. Le remplaçant de Gutiérrez, l’ancien vice-président Alfredo Palacio, n’a pas plus de soutien que son prédécesseur, à tel point qu’il faillit bien se faire molester par la foule au moment même de son intronisation par des députés aux abois. « Qu’ils s’en aillent tous » fut en effet le mot d’ordre fédérateur. Si la gauche équatorienne manque toujours d’unité et d’un projet alternatif radical clair, cette insurrection victorieuse, qui a mis en avant l’exigence d’assemblées populaires, est un nouveau point d’appui pour l’avenir.
José Rostier (pour Rouge)