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Le cauchemar des escadrons de la mort revient hanter le Honduras
samedi 26 mars 2005, par thibs
AMÉRIQUE CENTRALE - Un taux d’homicides record Le cauchemar des escadrons de la mort revient hanter le Honduras

Tegucigalpa : Frédéric Faux [Le Figaro, 22 mars 2005]

Jamais depuis les guerres civiles des années 80 l’Amérique centrale n’avait connu telle violence. Selon une étude publiée par Mauricio Gaborit, de l’université centraméricaine (UCA) de San Salvador, le Honduras présente en 2004 le plus fort taux d’homicides des Amériques, avec 45,7 morts pour 100 000 habitants, devançant de peu ses voisins salvadoriens (41,2) et guatémaltèques (34,7). Seule la Colombie, un pays en guerre, parvient à s’infiltrer dans ce palmarès exclusivement centraméricain avec un taux de 44,7 (*). Depuis 2003, ce bain de sang est attribué aux quelque 100 000 membres de gangs qui sévissent dans la région - les mareros - et a justifié l’adoption d’une série de lois répressives destinées à les démanteler. Mais la persistance et l’augmentation des homicides signent l’échec de cette politique. L’extension du narcotrafic et le port généralisé et légal d’armes de poing (jusqu’à cinq par personne au Honduras) sont des facteurs souvent négligés par les gouvernements locaux. Pour Mauricio Gaborit, ces trois pays se caractérisent également par l’exclusion sociale dont sont victimes les classes populaires.

Comme tous les matins, José David Figueroa, vendeur de poisson âgé de 16 ans, rejoignait son commerce en dévalant les ruelles escarpées du quartier Independencia lorsqu’il a été abattu par trois inconnus. Les policiers l’ont retrouvé dans une mare de sang, avec ses jeans, ses baskets... mais sans chemise. En moins de soixante-douze heures, ce début mars, deux autres cadavres, également torse nu, apparaîtront dans les faubourgs de Tegucigalpa, capitale du Honduras. Pour l’association Casa Alianza, qui travaille avec les enfants des rues, ces meurtres à répétition dépassent le simple fait divers. De 1998 à février 2005, 2 605 jeunes Honduriens de moins de 23 ans ont été assassinés, dans des circonstances souvent inhabituelles. Certains, comme José, sont déshabillés, comme pour découvrir d’éventuels tatouages indiquant l’appartenance à un gang. D’autres gisent les mains liées, une balle logée à la base du crâne, comme ces trois enfants âgés de 14 à 16 ans dont les corps ont été retrouvés le mois dernier dans des ravins ou des terrains vagues.

Les victimes ont souvent le même profil : des jeunes issus de quartiers marginaux ; des membres de la MS ou de la 18, bandes de délinquants misérables qui se disputent rue par rue toutes les villes d’Amérique centrale. Mais, pour José Manuel Capellin, directeur de Casa Alianza, cette hécatombe ne s’explique pas par la seule rivalité entre bandes : « Certains cadavres sont accompagnés de messages écrits, du type « le nettoyage de la ville a commencé ». Nous avons la certitude que ces exécutions sont le fait de groupes entraînés où se retrouvent policiers, militaires et vigiles liés à des entreprises. » Une conviction également affirmée début mars par le département d’Etat américain, qui, dans son rapport annuel sur les droits de l’homme, a dénoncé l’existence d’« escadrons de la mort ».

Une expression qui rappelle les pages les plus noires de l’histoire du Honduras. Ces escadrons, financés par les services secrets américains, y sont apparus dans les années 80 pour éliminer tous ceux qui soutenaient ou participaient aux mouvements révolutionnaires du Nicaragua et du Salvador, les deux pays voisins. « Ils étaient alors composés de militaires d’active pour lesquels la torture était un processus normal d’interrogatoire ; les disparitions se sont comptées par dizaines, affirme Ramon Custodio, président de la commission nationale des droits de l’homme. Aujourd’hui, cette culture de la clandestinité est assumée par des policiers qui ne se satisfont pas des décisions judiciaires. On ne traque plus les rouges, mais les jeunes... »

Les preuves de cette dérive meurtrière sont dans l’épais rapport rédigé par Maria Luisa Borja. Nommée en mars 2002 à la tête du bureau des affaires internes de la police, cette femme à la cinquantaine énergique accumule très vite des faits, des témoignages, compromettant plusieurs hauts gradés. « Un témoin protégé nous a assuré que vingt groupes clandestins opéraient à travers le pays, révèle-t-elle. Nous avons découvert des « maisons de sécurité » où les policiers travaillent sans uniforme, avec des voitures et des armes non réglementaires identifiées sur d’innombrables lieux de meurtres. » Sitôt achevée la lecture de ce brûlot, le ministre de la Sécurité ordonne à son auteur... de démissionner. Les policiers mis en cause sont condamnés, puis très vite acquittés après un changement opportun de juge. « Cette complicité de la justice montre bien qu’il ne s’agit pas d’actes isolés, mais d’une véritable politique d’Etat », affirme Maria Luisa Borja.

Ces accusations, comme celle du département d’Etat, sont niées en bloc par les autorités : « Le président Ricardo Maduro est le premier à avoir reconnu la gravité des assassinats de mineurs et a créé en septembre 2002 une unité spéciale d’enquête pour trouver leurs auteurs, répond Oscar Alvarez, ministre de la Sécurité. Les policiers impliqués ne peuvent l’être qu’à titre individuel. » Si près de 15% des homicides élucidés sont commis par les forces de l’ordre, la majorité étant attribuée aux membres de gangs, ces résultats restent encore très partiels. Cette unité spéciale ne dispose en effet que de 12 hommes, faiblement équipés et débordés par la tâche : sur les 600 enquêtes en cours, seules 126 font l’objet d’une procédure et moins de 10 ont abouti à des condamnations.

« Cette violence est directement liée à l’application tardive de la justice, à l’inefficacité des enquêtes, à la corruption, conclut José Manuel Capellin. Tant qu’il sera aussi facile de tuer, en toute impunité, rien ne pourra l’arrêter. »

(*) En France, ce même taux est inférieur à 2.

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