
En prévision du procès de la catastrophe d’AZF et sans doute échaudé par sa condamnation dans le procès de l’Erika, l’avocat de Total a démarré une grande offensive médiatique en diffusant dans la presse et les radios un discours fumeux sur la société victimaire et son obsession de condamnation d’un coupable. Après avoir, pendant six ans utilisé toute la puissance économique de son client pour perdre l’enquête sur les pistes les plus abracadabrantesques, il dénigre maintenant le droit dans son ensemble, en le prétendant au service d’une cause arriérée.
Ce grand défenseur est, en effet, favorable à un ministère du spectacle de la recherche des causes d’une catastrophe. Mais, surtout, ces causes étant découvertes, qu’elles ne servent pas à en inculper les auteurs ! Car il est bien sûr tout à fait regrettable que l’énoncé de la vérité puisse produire des faits en conséquence !
Imaginons que, l’enquête ayant démontré qu’un industriel est responsable, par obsession de profit, d’avoir accumulé les facteurs humains, chimiques, ou financiers favorisant l’explosion du 21 septembre, imaginons du coup, qu’il soit non seulement déclaré coupable, mais qu’en plus, une révision générale des pratiques de toutes ses usines lui soit imposée ! Où irions-nous ?
Où irions-nous en suivant un droit qui traque les impasses sur la sécurité commises par les industriels, au nom du respect de la vie des riverains et des ouvriers ?
Où irions-nous si les membres du Conseil d’Administration du groupe Total, ayant été reconnus à l’origine des consignes appliquées dans l’usine, étaient considérés comme redevables des conséquences de leurs ordres ?
Imaginons aussi qu’une commission d’enquête créée par l’industriel, en se rendant sur le site dans les premières heures, en troublant l’état des lieux, peut-être même en formatant des dépositions, donc en gênant le bon déroulement de l’enquête publique qui suivra, soit reconnue responsable d’une entrave à l’enquête, et que du coup, ce type de pratique soit désormais empêchée. Où irions-nous ?
Où irions-nous si l’usage massif de la sous-traitance, la piètre qualité de la formation destinée aux intérimaires, ou les entorses aux règles de la sécurité au travail, pratiques très pertinemment relevées par les rapports de l’Inspection du Travail enfin joints au dossier pénal, faisaient partie des arguments fondateurs d’une condamnation ?
Où irions-nous si cet industriel, et tout son conseil d’administration, pour toutes ces raisons, étaient inculpés de mise en danger de la vie d’autrui ?
Imaginons pour finir que le verdict soit à la mesure des dommages et des souffrances des victimes au point qu’elles auraient le sentiment d’être entendues par leurs institutions, où irions-nous ?
En vérité, je vous le dis comme vous le dirait l’avocat de cet industriel, nous n’irions nulle part. Nous ne ferions que perpétuer la pratique rituelle du bouc émissaire et des victimes expiatoires, condamnant des innocents par seul intérêt politique, au cours d’un procès qui constituerait un “scandale sans utilité, ni justification”. Non, vraiment, condamner des industriels, pourquoi faire ? Une fois la vérité connue, pourquoi dépenser en plus de l’énergie et des fonds publics à condamner ou à réglementer ? La société saurait, et ça suffit. Cet avocat nous invite donc à abandonner des pratiques désuètes, qui nous conduisent souvent à la déception et nous maintiennent dans des coutumes d’un autre âge. Sinistrés, résignez-vous donc à la modernité et à l’oubli !
Car en effet, le droit, les procès, la justice, c’est juste pour dire et pas pour faire.....
Au Collectif Plus jamais ça ni ici ni ailleurs, nous ne voyons pas tout à fait les choses comme l’entend M. Soulez Larivière, qui, au passage, considère les collectifs de sinistrés comme "porteurs d’”un reste de barbarie dans notre civilisation” !
L’enquête a clairement montré que Total, par l’entremise de Grande Paroisse avaient largement présidé à l’organisation de l’explosion du 21 septembre. Nous pensons donc, qu’au contraire, si le droit et les pratiques judiciaires doivent changer, c’est pour aller vers une plus grande responsabilité des industriels. Il nous semble que ce n’est pas en évitant une sanction justifiée à des entreprises agressives à l’encontre de l’environnement, que l’on rend service à la société. Mais bien plus sûrement, c’est en réprimant justement les auteurs des agissements les plus antisociaux que le droit devient socialement utile.
Si Total ou Grande Paroisse ressortaient sans condamnation du prochain procès, ce serait le plus mauvais signal à donner aux autres gestionnaires d’installations dangereuses. Car Total est sans doute le plus mauvais élève de la classe, et il suffit pour s’en convaincre de compter sa notoriété judiciaire ! Il est celui qui joue le plus avec la ligne blanche, tant en matière de sécurité, d’éthique, que de probité. Total acquitté serait signifier à tous, “Allez y !”. Car comme le dit l’avocat de Total, “le droit est l’aboutissement des rapports de force dans la société à un instant donné” !
Certaines associations vont s’arrêter et tourner la page avec ce procès. Pour nous PJCNina , l’action continue, le risque industriel est toujours là et nous sommes toujours, nous Toulousains et les malades du cancéropôle, à proximité d’une zone Seveso et des ballastières, rappelez vous la fuite de chlore de 2007.
Sans doute un jour nous ne serons nous plus ensemble autour de ce rond point. Mais notre lutte contre le risque industriel perpétuera notre devoir de mémoire vis à vis de toutes les victimes pour lesquelles le procès d’AZF ne sera jamais une fin.
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